Score d’exposition à l’IA : 50%.
Tout l’été, KTT explore les métiers de l’audiovisuel à l’heure de l’IA.
Après le montage image, les sous-titres et la postproduction, on s’arrête cette fois sur les monteurs son.
Dans la postproduction son, l’IA n’a pas encore pris le pouvoir, mais elle a déjà changé les réflexes. Elle nettoie, elle isole, elle propose, elle accélère. Ce qui n’est pas rien, surtout dans un métier où les mauvaises prises, les bruits de plateau et les pistes mal fichues ont longtemps mangé des heures entières de travail.
Elle est déjà là. La vraie question est plus inconfortable : est-ce qu’elle leur rend du temps pour faire mieux, ou est-ce qu’elle installe, petit à petit, une manière plus standardisée de traiter le son ?
Dans la note de conjoncture AFDAS–Audiens–CNC consacrée aux monteurs son et mixeurs, le constat d’emploi est d’ailleurs plus solide qu’on ne l’imagine. En 2025, la postproduction son pèse 1 108 personnes, 275 556 heures travaillées et 12,39 M€ de masse salariale. Les effectifs ont augmenté depuis 2018 et les heures aussi. La filière ne s’effondre pas ; elle se transforme. Et c’est précisément pour cela qu’il faut regarder ce que l’IA fait aux gestes, pas seulement aux chiffres.
Le plus intéressant est peut-être là : le métier du montage son résiste parce qu’il est déjà fait de couches, d’outils et de bricolages raffinés. Le montage des dialogues, le nettoyage des fonds, la recherche de continuité entre deux plans, la reconstruction d’une ambiance de rue, tout cela existait avant l’IA. Mais les modèles actuels changent la cadence, et parfois l’idée même de ce qu’on appelle “travail préparatoire”.
Le monteur son travaille d’abord contre l’évidence. Un dialogue direct trop sale, une perche qui frotte, une porte qui claque au mauvais moment, un souffle de vent, un oiseau hors sujet au milieu d’un plan censé rester intime : tout cela paraît minuscule à l’écran, mais peut déstabiliser une scène entière à l’écoute. C’est pour cela qu’on parle de montage des dialogues, d’effacement des bruits parasites, d’équilibrage des sources, de cohérence des ambiances. Le son n’accompagne pas seulement l’image ; il fabrique la croyance dans l’image.
Dans cette mécanique, les outils d’IA les plus répandus ne font pas rêver les équipes pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Ils servent d’abord à réparer. iZotope RX 12 Advanced reste la référence la plus visible du secteur pour supprimer un clic, réduire un souffle, isoler une voix dans un environnement sale ou reconstruire un signal abîmé. Un atelier AFSI sur RX l’explique déjà : les modules de débruitage, de restauration spectrale ou d’isolation permettent de rattraper des accidents du tournage. Une bouche qui claque, une perche, un rumble, un buzz sans devoir tout réenregistrer.
The Brutalist - La vois Adrian Brody a été modifié par IA que sa prononciation du hongrois soit parfaite.
Ce n’est pas spectaculaire, et c’est justement ce qui compte. Les monteurs son interrogés par Audiens disent la même chose. “l’IA ne fait pas disparaître leur métier, elle accélère les gestes répétitifs”
. Une responsable technique résume d’ailleurs le changement avec une phrase qui dit tout : « Plug‑in de denoise basé sur l’IA, y’a plus que cela, plus basé sur des algorithmes basiques. » Le mot important n’est pas “IA”. C’est “plus”. Plus vite. Plus propre. Parfois plus propre que nécessaire.
On pourrait croire que le gain de temps est un pur bénéfice. En réalité, il déplace la pression. Ce qui prenait du temps au niveau du nettoyage peut être réinvesti dans la recherche de prises alternatives, le placement des respirations, la vérification du fond, le travail sur la continuité d’une scène. Mais les producteurs, eux, voient aussitôt le temps gagné. Et ce temps, dans une chaîne de fabrication sous tension, finit souvent par se retransformer en attente supplémentaire.
« Ce qui change, ce n’est pas seulement la vitesse d’exécution. C’est l’endroit où se déplace l’exigence. »
C’est là que le métier devient plus politique qu’il n’y paraît : si l’IA fait gagner une demi-journée sur un épisode, qui récupère cette demi-journée ? le monteur son, le studio, le producteur, ou le calendrier ?
Les témoignages de terrain convergent sur un point simple : l’IA n’est pas d’abord utilisée pour “créer” du son, mais pour sauver ce qui peut l’être. Les monteurs son parlent d’outils qui permettent de nettoyer plus vite les dialogues, d’éliminer une partie des bruits parasites, de préparer plus proprement le mixage final. Dans une vidéo de postproduction largement reprise par la communauté, le workflow décrit est presque scolaire : trier les micros, aligner le boom et les lavs, nettoyer, puis seulement ensuite équilibrer, réverbérer, rendre invisible le raccord d’une prise à l’autre.
La reference du traitement Izotope RX
Ce qui frappe, quand on écoute ces retours, c’est l’écart entre la promesse marketing et l’usage réel. Les interfaces racontent souvent un futur d’automatisation totale. Les professionnels, eux, parlent d’outils d’assistance. Ils veulent un modèle qui isole une voix, pas un modèle qui décide à leur place si cette voix doit être un peu râpeuse ou parfaitement lisse. Ils demandent de l’aide pour retrouver un mot perdu dans un souffle, pas une bande-son produite d’un bloc.
Cette préférence pour l’assistance et non pour le “bout en bout” est nette dans les études récentes sur les workflows des sound designers. L’enquête publiée au printemps 2026 souligne que les praticiens privilégient des outils assistifs, spécialisés, surtout pour la restauration audio et la gestion des bibliothèques, plutôt que des systèmes génératifs de bout en bout. Dit autrement : ils veulent des outils qui s’insèrent dans leur manière de faire, pas des systèmes qui les obligent à recommencer la chaîne.
La différence n’est pas théorique. Une piste sale, après un bon passage dans RX ou dans un module de restauration similaire, reste une piste sale. Mais une piste propre trop tôt peut devenir un piège : elle fait croire que le son est “sauvé” alors qu’il a simplement été aplati. L’oreille du monteur reste alors indispensable pour savoir quand il faut arrêter de nettoyer.
Le monde du son adore les exemples qui font parler. Dans le cinéma et les séries, l’IA la plus visible n’est pas toujours celle qui “compose” de la musique ou invente un bruitage. Parfois, elle sert à recréer une voix. Le cas le plus connu reste celui de The Mandalorian, où la voix jeune de Luke Skywalker a été synthétisée par Respeecher à partir d’archives de Mark Hamill. Le résultat n’a pas seulement impressionné les fans ; il a aussi montré à quel point la frontière entre restauration, imitation et création peut devenir floue.
On pourrait citer aussi The Brutalist, où Respeecher a servi à affiner la prononciation hongroise d’Adrien Brody et de Felicity Jones sans effacer leur performance. Dans ce genre de cas, l’IA ne remplace pas le jeu : elle le corrige, elle l’accompagne, elle le rend crédible dans une autre langue. Pour un monteur son, cette logique est familière. Elle ressemble à un travail de précision. Mais elle ouvre aussi une question plus gênante : à partir de quand l’aide technique devient-elle une performance fabriquée ?
Le même débat surgit sur les ambiances et les bruitages. Des outils comme AudioCraft de Meta, Stable Audio ou certaines briques d’ElevenLabs promettent de générer rapidement des sons, des textures, des musiques, des voix. Pour du prototypage, pour des essais, pour des contenus rapides, cela a du sens. Pour une production premium, c’est une autre histoire. Les professionnels restent méfiants, non par conservatisme, mais parce que ces sons “tombent juste” trop souvent de la mauvaise façon : une nappe propre, mais générique ; une voix claire, mais sans épaisseur ; un effet parfaitement calibré, mais sans surprise.
StableAudio
Le piège, au fond, n’est pas le son généré en lui-même. C’est l’habitude qu’on prend à le considérer comme suffisant.
Le risque de standardisation revient dans presque tous les échanges sérieux sur l’IA sonore. La note d’Audiens le dit sans détour : les outils peuvent produire une moyenne statistique plutôt que des propositions atypiques, et si les sons générés servent ensuite à entraîner les modèles suivants, l’homogénéisation peut se renforcer. Cette remarque est décisive. Elle déplace le débat du “peut-on faire un son propre ?” vers “à quoi ressemble le son qu’on finit par produire partout ?”
Des travaux récents sur les biais esthétiques de l’IA renforcent cette inquiétude : les modèles tendent à privilégier certaines textures, certaines formes, certains équilibres, parce que ce sont ceux de leurs corpus d’entraînement. Appliqué à la postproduction, cela peut conduire à des dialogues tous un peu trop polis, des ambiances un peu trop rondes, des effets un peu trop sages. Rien de scandaleux à la première écoute. Mais une fatigue sourde à l’échelle d’une saison entière, ou d’une plateforme entière.
On touche ici à quelque chose de très concret pour les monteurs son : la défense de la rugosité utile. Le souffle d’une prise, la respiration entre deux mots, la profondeur d’une ambiance de rue, le petit déséquilibre d’une voix enregistrée loin du micro peuvent être des défauts. Ils peuvent aussi être une présence. L’IA, elle, a souvent tendance à les traiter comme des problèmes à éliminer. Or, ce sont parfois ces détails qui donnent la sensation du réel.
Il faut donc éviter le faux dilemme. Ce n’est pas “propre” contre “sale”. C’est un arbitrage entre le contrôle et la vie du son. Et cet arbitrage reste humain.
Le même mot revient dans les témoignages : temps. L’IA permet de réduire certaines tâches techniques, de traiter plus d’éléments en moins de temps, de retrouver plus vite un dialogue ou une ambiance, de sauver un plan qui aurait autrefois été considéré comme irrécupérable. Très bien. Mais le temps gagné ne disparaît jamais. Il se réalloue.
Du côté des monteurs son, le temps gagné sert souvent à la recherche, à la vérification, à la cohérence d’un ensemble. Un film mal tourné peut ainsi être sauvé scène par scène. Dans les projets plus modestes, ce temps gagné peut aussi simplement être absorbé par le volume de livrables. La productivité augmente, mais la valeur du métier ne suit pas toujours au même rythme. C’est même souvent l’inverse : plus on peut aller vite, plus on attend du professionnel qu’il aille vite, sans facture supplémentaire.
Dans le secteur, les studios le savent. Les aides logicielles, les modules intelligents, les plug-ins de restauration ne remplacent pas l’oreille. Mais ils peuvent servir d’argument pour réduire les marges, raccourcir les délais, faire croire qu’un épisode “propre” se livre plus facilement qu’un épisode réellement complexe. Le problème, alors, n’est pas l’outil. C’est la manière dont il est incorporé dans l’économie du travail.
Au montage son, l’IA ne se juge pas seulement sur la qualité subjective du résultat. Elle se juge sur sa compatibilité. Compatibilité avec les formats de livraison, avec les workflows des studios, avec les exigences des chaînes, avec les normes de loudness, avec les contraintes de versions internationales. Un outil qui produit un son très séduisant mais difficile à intégrer dans une chaîne Pro Tools n’est pas un gain ; c’est une friction supplémentaire.
Ce point revient souvent dans les études sur l’intégration de l’IA dans les workflows professionnels : les assistants sonores veulent des outils précis, fiables, interopérables, et pas des démonstrations fermées. Le rapport sur les métiers du son insiste sur ce décalage entre les promesses de l’automatisation totale et le besoin réel de contrôle sur les résultats. On peut parfaitement accepter qu’un modèle nettoie une voix ; on hésite beaucoup plus lorsqu’il s’agit de lui confier la chaîne entière.
Le monteur son continue donc à faire ce que la machine ne sait pas faire correctement : choisir, comparer, écouter sur plusieurs systèmes, accepter parfois un bruit parce qu’il participe à la scène, rejeter un nettoyage trop agressif parce qu’il tue la matière. Il devient plus vite un chef d’orchestre qu’un opérateur de clics.
Mais les coûts se déplacent. Une partie apparaît dans les licences, une autre dans les machines, une autre encore dans la mise à jour permanente des workflows. Et puis il y a l’énergie. Les outils génératifs, les modèles d’entraînement, les services de cloud audio consomment des ressources dont le coût écologique reste rarement discuté dans les budgets de postproduction. L’Observatoire de l’IA du CNC insiste depuis 2024 sur la nécessité de documenter les usages et leurs impacts dans toute la filière. Pour le son, on manque encore de données publiques précises, mais l’angle ne peut plus être évité.
Savoir ce qu’elle coûte au secteur, aux équipes, au climat, et à la qualité finale des œuvres. Une postproduction plus rapide n’est pas forcément une postproduction plus juste.
Les professionnels ne décrivent pas une invasion. Ils décrivent des outils qui font gagner du temps, des routines qui changent, des gestes qui se réorganisent. Et, surtout, ils revendiquent une ligne rouge : l’IA peut aider à restaurer, jamais à décider seule du rendu d’une scène.
C’est là qu’on retrouve la dimension la plus intéressante du métier de monteur son. Il ne s’agit pas simplement de “faire entendre” le film. Il s’agit de décider ce qui, dans le son, doit rester vivant. Le bruit d’une chaise, le fond d’une rue, un souffle un peu trop long, une respiration retenue avant une phrase : tout cela peut être corrigé, mais pas toujours à l’avantage du film. Le monteur son, au fond, est celui qui sait quand il faut arrêter de réparer.
Cette compétence devient d’autant plus précieuse que l’IA rend la correction facile. Un outil qui permet de tout lisser oblige en retour à mieux défendre le droit au relief. Le métier ne disparaît pas parce qu’il est menacé ; il devient nécessaire parce qu’il faut justement résister à l’excès de propreté.
Les productions premium acceptent encore mal les sons trop manifestement générés ; les contenus rapides, eux, les adoptent déjà. Entre ces deux mondes, le monteur son est souvent l’artisan qui assure la transition. Et c’est peut-être cela, le vrai enjeu pour les prochaines années : faire en sorte que le gain de vitesse ne se transforme pas en uniformisation du son.
Les monteurs son n’ont pas besoin d’être sauvés de l’IA. Ils ont surtout besoin qu’on les laisse décider quand elle aide, quand elle accélère, et quand elle abîme.
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